Tennis : Un danger à prendre au sérieux

  • PDF

TENNIS

La mort lente des surfaces rapides

Un danger à prendre au sérieux

Longtemps Roland Garros était le seul tournoi du Grand Chelem à se dérouler sur une autre surface que le gazon. Par son ocre terre-battue, il faisait la part belle aux marathoniens, capables de courir aux quatre coins du terrain, et en cela faisait exception.

Mais au fil du temps de nombreuses surfaces de jeu ont fait leur apparition, avec chacune des propriétés différentes. Seulement aujourd’hui, leurs particularités respectives semblent toutes s’évaporer, et la tendance est au ralentissement de la petite balle jaune. Cette uniformisation par la lenteur qui s’illustre à travers la désuétude du service-volée, est-elle amenée à se prolonger ? Dans ce cas, pour le tennis, serait-ce un véritable danger ?

« L’année dernière, le temps d’échange moyen était supérieur à Wimbledon qu’à Roland-Garros », déclarait, il y a peu, l’entraîneur français Laurent Raymond. Aujourd’hui un tel constat ne provoque pas le rire, ni la stupéfaction, tant il illustre cette récente vérité : la terre battue n’a plus le monopole de la lenteur et le gazon a perdu de sa rapidité.

C’est à l’aube du 3e millénaire qu’à Wimbledon fut posée la première pierre de ce revirement spectaculaire. En effet, jusqu’alors composé à 70% de ryegrass et à 30% de creeping red fescue le gazon londonien est, à partir de l’édition 2001, composé à 100% de perrenial ryegrass.

Un changement qui se résume ainsi : la surface est plus dure, la balle rebondit plus haut, fuse moins et s’en voit ralentie. Pourquoi une telle modification ? La raison évoquée est d’ordre pratique : ce nouveau gazon se veut plus résistant et donc moins couteux en frais d’entretien. Mais ce n’est pas seulement le quotidien du jardinier qui va en être impacté.

Le service-volée délaissé

Le bouleversement n’est pas pour la première saison, car quand en 2001 Goran Ivanisevic vient à bout de Patrick Rafter en finale, et remporte enfin le tournoi, les deux hommes répondent typiquement aux critères habituels pour briller sur le gazon londonien : ils servent le plomb et en profitent souvent pour conclure le point au filet (surtout Rafter).

Mais « La » révolution n’est que, très provisoirement, repoussée. Car en 2002 c’est une finale autrement plus atypique qui voit s’opposer Lleyton Hewitt et David Nalbandian, et c’est l’australien, maître relanceur, qui s’impose. Dans ce match, seulement 7 aces sont à dénombrer… mais ce total famélique n’est rien face au constat suivant : aucun service-volée n’a été effectué, ce qui, dans le temple du tennis, résonne comme un crime de lèse-majesté.

Un crime qui aujourd’hui s’est banalisé. Le profil gros-serveur n’est plus nécessaire pour aspirer à quitter Londres en vainqueur, comme le symbolise le sacre de Rafael Nadal, roi de la terre battue, qui en 2008 est parvenu à triompher de Roger Federer, maître des lieux de 2003 à 2007.

La vitesse sacrifiée sur l’autel du spectacle

Pour le Suisse Marc Rosset, ancien joueur professionnel, cette évolution s’inscrit au sein d’une politique de spectacularisation _ « le gazon a été changé pour pouvoir contrer les grands serveurs comme Pete Sampras ou Goran Ivanisevic. Dans les années 90, Rafael Nadal n’aurait jamais gagné Wimbledon. Les tournois ralentissent les surfaces pour rendre les matchs plus spectaculaires pour les spectateurs. », en partant du principe que la longueur des combats est gage de qualité. Force est de constater que les faits semblent lui donner raison.

Le ralentissement des courts

Lors de la finale de l’US Open, l’an dernier, Novak Djokovic a remporté, à défaut du trophée, un échange long de 55 coups face à Rafael Nadal. Alors que quelques mois auparavant les deux hommes s’étaient affrontés en demi-finale de Roland Garros, sans pour autant, ni dans ce match ni dans l’ensemble du tournoi, nous gratifier du moindre échange d’au moins 30 coups.

Si la rapidité d’une surface n’est pas le seul facteur qui influe sur la durée de tels mano a mano, ni sur le nombre de coups de raquette qui y sont donnés, ces statistiques attestent tout de même du ralentissement des courts, de Londres à Melbourne en passant par Flushing Meadows. Ce dernier avait déjà été évoqué par Roger Federer, deux ans plus tôt, durant l’US Open justement: « Les conditions de jeu se sont clairement ralenties […] c’est dommage, les tournois du Grand Chelem se ressemblent trop les uns les autres. Je ne suis pas sûr que ce soit un service à rendre au tennis »

Une néfaste répercussion de l’uniformisation

D’après Laurent Raymond aussi, l’heure est à l’uniformisation : « Il n’y a plus de différence fondamentale entre le gazon de Wimbledon et les courts sur dur de Melbourne. »

Cette standardisation des surfaces n’est pas encore totalement d’actualité, mais le fait qu’elle puisse aboutir dans les années à venir, est un vrai danger pour le tennis. Elle serait surtout néfaste si elle entrainait la fin des différents plans de jeu, le crépuscule des oppositions de styles qui ont forgé la légende de ce sport.

Lorsque Martina Navratilova affrontait Chris Evert, c’était le service-volée qui se voyait confronté au jeu de fond de court. Lorsque Bjorn Borg était opposé à John McEnroe c’était le calme et la raison qui rencontrait la colère et la folie, c’était le contre attaquant atypique au passing révolutionnaire qui défiait le joueur offensif académique, à la prise de balle précoce.

Garder les mythiques duels

Mais de manière générale, la différence est l’essence des plus grandes rivalités sportives. Ainsi dans chacune d’entre-elles existent, plus ou moins consciemment, un gentil et un méchant, un gracieux et un puissant ou encore un honnête et un truand. C’est ainsi que les plus illustres duels du Sport se construisent et s’exaltent dans la contradiction.

A qui veut-on, peut-on, ou même doit-on s’identifier ? Ali ou Frazier ? Prost ou Senna ? Anquetil ou Poulidor ? Autant d’affrontements qui symbolisent la dualité intérieure qui existe en chacun de nous.

Sans les particularités de ses surfaces, abandonné par leur diversité, le tennis risque de perdre les différents styles de jeu qui font son histoire, son charme et sa magie, ne comptant plus alors que sur la personnalité de ses acteurs pour continuer d’écrire sa légende par de mythiques duels.

Source : Agences de presse